Grégoire ROBIN

Practice Manager

Je t’enlace tendrement

Introduction

Je me souviens de toi comme lors de notre première véritable rencontre et encore aujourd’hui le feu brûle d’une belle ardeur entre nous. Il paraît que nous nous sommes rencontrés le jour de ma naissance, étrange coïncidence n’est-ce pas ?! Et pourtant je ne me souviens pas de ce jour, forcément j’étais trop jeune pour savoir que tu m’accompagnerais toute ma vie. On m’a raconté que cette première rencontre était d’une telle intensité qu’il ne vaut mieux pas s’en souvenir. Pourtant je sais que tu étais là auprès de moi. Durant les premières années de ma vie je t’ai croisé à quelques occasions, mais on ne peut pas vraiment dire que tu étais ma compagne. Cette rencontre on en parlera ensemble si tu le veux bien.
– « Toi te souviens-tu de cette époque », demandais-je.
– « A vrai dire non comme toi, même si j’étais plus vieille que toi, je ne me serais jamais douté que nos destins seraient liés de cette façon. Mais d’ailleurs comme nous sommes là, je voulais m’excuser… » me dit-elle.
Je la coupais aussi net.
– « T’excuser de quoi ? D’être là ? D’avoir été là ? Tu as fait ce que je suis ne t’excuse pas. Tu étais là dans les bons comme dans les mauvais moments, et peu de gens peuvent se vanter d’avoir une compagne fidèle depuis la naissance ! »
Considérant mon propos, elle me regardait, assise à côté de moi, à la fois forte mais si subtile, je la connaissais, elle n’en resterait pas là. Après un moment de flottement, tournant ses yeux, le regard en biais, telle une jeune fille minaudant elle me dit :
– « Laisse-moi finir s’il te plaît, j’ai ça sur le cœur depuis longtemps. »
– « Au temps pour moi je t’écoute. »
Elle prit une grande respiration, comme avant de se lancer, mais nous étions là tous les deux, bien l’un contre l’autre et Stan Getz sortait sa musique des enceintes, même si il faisait froid dehors, la chaleur de l’autre nous réconfortaient et le son du saxophone n’y était probablement pas pour rien.
– « Voilà, j’aurais aimé qu’on se rencontre autrement, si tôt ce n’est pas juste, j’ai l’impression de ne pas t’avoir laissé le temps de grandir »
J’étais attristé et soulagé de cette révélation, je reconsidérais les choses sous un autre angle, m’imaginant ce que ma vie aurait pu être sans elle. C’est sûr, elle aurait parfois été tellement plus simple, mais rien n’est jamais simple en amour surtout quand la fusion se crée si tôt. Puis je lui dis :
– « Le plus simple c’est de raconter notre histoire et nous laisseront d’autres gens en juger, après tout nous sommes juges et parties, nous ne pouvons pas avoir un œil honnête sur cette relation. »
– « D’accord, mais à une seule condition… Celle de la vérité absolue, pas de mensonges, pas d’angles arrondis, etc… »
– « D’accord »

Notre première rencontre

J’avais cinq ans lors de notre première véritable rencontre, je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais en train de jouer la cour de récréation, quand d’un seul coup d’un seul, elle était là. Fulgurante, intense, fine, vive, elle m’habitait. J’étais figé, tétanisé par cette nouvelle sensation, je ne savais pas la décrire. Et pourtant on me demanda d’en parler, en long, en large et en travers, mais elle était indescriptible surtout pour un enfant de cinq ans. Nous fusionnions ensemble, impossible de nous séparer pendant les premières heures, je me sentais vivant et terrorisé. Allait-elle rester avec moi, est ce que quelqu’un pourra m’expliquer ce que je ressens. Après plusieurs tentatives qui m’ont semblé durer une éternité nous étions finalement séparés l’un de l’autre. Je sentais malgré tout encore sa présence en moi. Pourquoi ? Que me veut-elle ? Est-elle unique ? Vais-je la revoir ? Cette rencontre probablement trop intense pour une première fois me fit peur. Hors de questions de la revoir de près ou de loin. Une fois m’aura largement suffi.
Comment si jeune peut-on faire une rencontre si intense et si terrifiante ?
Des années après quand je repense à cette première rencontre je peux encore la décrire comme au premier jour. Elle est restée intacte, figée en l’état dans ma tête, mais surtout dans mon corps. Incroyable et fascinant, comment notre cerveau peut retenir tout un tas de détail lors de ces rencontres exceptionnelles et intense.
Dans ces situations là, mais surtout à cet âge-là, mieux vaut être bien accompagné pour faire face sinon vous y perdriez la tête ou pire.

Une seconde rencontre

– « Comme c’est marrant, je te retrouve enfin ! »
– « Oui, mais soyons honnête, je ne t’ai jamais vraiment quitté. J’étais certes moins vive mais comme pour tous ceux qui me croisent je suis à leurs côtés »
Je suis alors âgé de 14 ans il me semble et comme lors de notre première rencontre tu es affutée comme un rasoir, scintillante. Tu me foudroies sur place, je ne peux plus bouger. Et le chemin pour retourner à la maison me semble durer des heures.
Comme je t’en ai voulu de m’avoir attrapé ce jour-là pour me ramener dans tes filets. Egoïste, c’est le mot qui me vient en ce moment. Mais à l’époque mon langage était moins châtié pendant que les larmes de nos retrouvailles perlaient le long de mes joues. Heureusement je t’avais certes de nouveau pour compagne mais surtout, j’avais des personnes mieux intentionnées qui m’entouraient.
Peut-être suis-je dur avec toi, après tout tu ne faisais que ce pourquoi « on » t’a créé. Sans vouloir faire de la théologie je me demande qui est ce « on » car même si je crois que sans toi je ne serais pas là, comme beaucoup de tes compagnons, tu es quand même une abominable créature.
– « Oh non tu n’es pas dur, c’est mon devoir d’accompagner les uns et les autres au cours de leur vie. C’est vrai que notre relation est plus intense, tenace, vivace mais comme tu le penses souvent tu as peur de me perdre. »
– « Oui c’est sûr tu es devenue un repère pour moi. Quand tu n’es pas là je me demande si tout fonctionne encore bien dans ma tête. Je me demande si nous ne serions pas des âmes sœurs. Entremêlées d’amours et de haines. Je pense que c’est possible »

Plus qu’une troisième rencontre, notre longue croisière

Notre histoire n’est pas faite que de courtes rencontres. Tu es là depuis bien longtemps, sourde, sournoise, tapi dans l’ombre tel une bête prête à bondir sur sa proie. Je ne comprends pas pourquoi tu m’as choisi. Certes nous avons grandi ensemble. Plus le temps passe plus tu es différente. Mais tu ne veux pas me quitter, ton amour semble de plus en plus ardant malgré toutes les stratégies que j’essaie de mettre en place. Je t’ai ignoré, rejeté, méprisé, impossible de me dépêtrer de toi. Tu es tenace, tellement qu’à certaines heures de ma vie j’ai pensé que tu voulais que je prenne des mesures radicales comme la mort.
Pendant toutes ces années et probablement pour les années à venir tu vas m’accompagner même si je ne le veux pas.
– « Attend, toi-même tu as reconnu que sans moi tu ne serais pas qui tu es devenu, tu n’aurais pas cette empathie, qui te ronge, envers mes autres conjoints, tu serais même perdu tel un enfant qui fait ses premiers pas dans la vie. »
– « Je te l’accorde, je l’ai dit et je le pense, mais quand même ne te rends tu pas compte de tout le mal que tu m’as fait ? Tu es injuste, tu es indifférente avec certains, et avec d’autres tu es complétement excessive. Attention, je ne dis pas que tout le monde devrait avoir la même relation que nous avons, mais juste par moment ne peux-tu pas m’oublier ou te réfugier auprès un de tes amants ? »
– « Ce serait bien trop simple, tu le sais je suis entière, personne n’arrive à me cerner. Quand bien même certains me disent modérée, je suis en réalité absente ou présente. La demi-mesure n’est réservée qu’aux initiés comme toi. Mais tu sais très bien où te mène le chemin de la demi-mesure… Vers des heures beaucoup plus sombres. »
– « Tais-toi, je te déteste, je ne veux plus entendre parler de toi, tes propos ne font qu’ouvrir des plaies déjà béantes. »
Je devrais dormir pour oublier ta présence, mais même ça tu me l’as enlevé, je n’ai même plus le droit au sommeil du juste.
– « Ecoute ma chère et tendre, je n’ai plus le courage de m’épancher sur notre relation. Je suis sûr que quoi que je fasse tu trouveras toujours le chemin pour commettre tes méfaits. Mais avoue-le, je te résiste de plus en plus, je brave les limites que tu me fixes, certes pas toutes mais j’essaie de ne plus t’écouter autant qu’avant. C’est un début, mais comme il me reste pas mal d’années à vivre, enfin je l’espère, avec toi, évitons de baisser les bras dès que tu m’étreins trop fort. »

Je t’enlace tendrement, ma douleur.

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